Moment médiatique intense hier soir tant à la télévision traditionnelle que sur le Web. La couverture journalistique de la manifestation qui sévissait dans les rues du centre-ville de Montréal était teintée d'émotivité, d'approximation inévitable dans les circonstances et de surenchère prévisible dans le propos. Si durant les bulletins de nouvelles de 22h les deux grands réseaux ont tenté, chacun à leur façon, de brosser le portrait des enjeux de la crise sociale dans laquelle est plongée le Québec, la suite de la couverture de la manifestation sur les réseaux d'informations en continu a fait une grande place aux porte-parole des forces de l'ordre, au point où l'on se demandait si l'état major du SPVM n'avait pas élu domicile dans les studios de LCN et RDI…
Mais ce qui m'a frappé le plus dans les images en direct diffusées tout au long de la soirée, c'est l'utilisation récurrente des images de CUTV (Concordia University Television), média communautaire qui diffuse en continu et en direct sur le Web via la plateforme de diffusion Livestream. Le logo de CUTV bien en évidence (parfois accompagné de la mention «Courtoisie de:»), autant Radio-Canada/RDI que TVA/LCN ont redirigé, au besoin, le flux d'images que diffusait CUTV sur le Web. Et pendant ce temps, au plus fort de la soirée, plus de 6000 personnes visionnaient simultanément le canal de CUTV sur Livestream! Qu'autant de personnes se tournent vers le Web pour être informées est très révélateur, je crois, des nouvelles habitudes de consommation télévisuelles d'un certain public qui échappe de plus en plus aux médias de masse.
Mais, tout au long de la soirée, une question me revenait en tête: TVA/LCN et Radio-Canada/RDI avaient-ils la permission de diffuser ses images? Avaient-ils pris des ententes avec CUTV? CUTV recevait-elle une compensation, financière ou autre, pour l'utilisation de ces images? J'ai posé ces questions par courriel aux dirigeants de Radio-Canada/RDI et de TVA/LCN, ainsi qu'à CUTV. Laura Kneale, directrice générale de CUTV, qui est aussi souvent sur le terrain, a été la première à réagir. Voici ce dont nous avons parlé:
Est-ce que vous étiez au courant que Radio-Canada/RDI et TVA/LCN diffusaient vos images en direct hier soir?
«Non, absolument pas. Et ce n'est pas la première fois. V télé l'a déjà fait, Radio-Canada et TVA aussi. La semaine où il y a eu une intervention policière à Concordia, La Presse et RDI nous avait contactés pour savoir s'ils pouvaient utiliser les images qu'on avait tournées puisqu'ils avaient raté cette intervention. On leur a fourni avec notre logo pour s'assurer qu'on reçoive le crédit nécessaire. Par la suite, RDI nous a contactés en nous disant vouloir trouver une entente avec nous pour que l'on puisse partager mutuellement des images. Et c'était quelque chose qu'on demandait depuis longtemps, le coût d'acquisition des archives de Radio-Canada étant très élevé pour un média communautaire comme nous. Mais là, depuis quelques jours, alors que RDI et Radio-Canada diffusent nos images sans nous avoir demandé l'autorisation au préalable, ils ne retournent pas nos appels ni nos courriels pour qu'on puisse trouver une entente. Quant à LCN et TVA, ils ne nous ont même pas fait la courtoisie de nous appeler pour nous demander la permission. C'est clair qu'il va falloir négocier des ententes qui conviennent aux deux parties. Il faut que les autres médias paient leur juste part. Quant à TVA qui ajoutait la mention "Courtoisie de", c'est vraiment rire de nous… Ils veulent surtout éviter de mentionner qu'on est un média légitime autant qu'ils le sont. Quand on a commencé à diffuser en direct il y a quelques semaines, on savait que les journalistes nous regardaient dans leurs salles de nouvelles pour rester connecter avec l'action sur le terrain. Et malgré tout, ils ont commencé à faire de la désinformation en disant qu'on était un groupe d'étudiants en journalisme de l'Université, alors qu'on a un site Web qui précise avec preuve à l'appui qu'on est un organisme un but non lucratif qui existe depuis 1969, il y a nos états financiers, on est pas un groupe de 3-4 personnes qui ont réussi à se trouver des équipements sur le pouce! On a plus de 400 membres issus de Concordia, mais aussi d'autres universités à Montréal et de la communauté. C'est vraiment de la mauvaise foi de leur part. »
Ici il faut que je vous dise que quelques minutes après mon entrevue (vers 14h) avec Laura Kneale, celle-ci a reçu un appel de la part de la direction de Radio-Canada pour négocier une entente avec CUTV pour l'utilisation des images de la veille. C'est la première directrice de RDI, Luce Julien, qui me l'a elle-même annoncé vers 16h lorsqu'elle a retourné mon appel. Voici son interprétation de la situation:
«Il est très fréquent qu'il y ait des échanges d'images entre réseaux contre un crédit affiché au bas de l'écran. Surtout dans un contexte comme hier, où, pour au moins une des séquences utilisées, l'équipe de CUTV faisait partie de l'action puisqu'elle se faisait asperger par les policiers. En langage de l'info on appelle du news access, c'est de la nouvelle, et c'est moi qui ai donné le go de l'utiliser en ondes. On a ensuite utilisé quelques images de CUTV dans le feu de l'action et on s'est dit qu'on allait prendre entente avec eux demain matin. Ce qu'on a fait en début d'après-midi, on a pris entente, qui impliquait une entente financière effectivement. Mais normalement, entre grands réseaux, généralement, ces ententes-là se font simplement en donnant le crédit ou se discutent préalablement. Mais là, il faut comprendre qu'on était dans le feu de l'action. Je vous en prie, ne doutez pas de la bonne foi du Réseau de l'information, c'est réglé.»
Vérification faite auprès de Laura Kneale que j'ai recontactée après le coup de fil de Mme Julien, il y a bien eu une entente financière qui a été conclue pour l'utilisation des images d'hier, et elle se disait contente du dénouement, mais aussi de savoir qu'il y avait une ouverture de la part de Radio-Canada à d'autres types d'échanges, concernant entre autres l'accès aux archives de Radio-Canada. Par contre, en fin de journée, TVA n'avait toujours pas rappelé CUTV ni répondu à mon courriel…
«Il faut comprendre que nos images sont du domaine public pour nos membres et pour les artistes que l'on couvre dans notre section arts et culture parce que ça entre dans notre mandat qui est d'encourager les membres de notre communauté qui n'ont pas accès aux technologies ou qui ont peu ou pas de couverture dans les médias de masse», explique Laura Kneale «C'est clair qu'on est en train de changer l'environnement médiatique au Québec et même peut-être à travers le monde et je pense que les médias traditionnels vont devoir s'adapter à cette nouvelle réalité.»
La conversation a bifurqué sur la réputation de CUTV d'offrir une couverture biaisée des manifestations étudiantes, d'avoir un parti pris. Alors, font-ils du journalisme ou du militantisme médiatique?
«Tous les médias de masse voudraient nous faire croire qu'ils sont objectifs, équilibrés et qu'ils ne sont pas biaisés. Nous notre ligne éditoriale c'est qu'on a un parti pris, on en est fier parce qu'on pense qu'il est respectueux de la communauté qui nous supporte et nous finance, nous regarde et nous diffuse. Et la couverture en direct et sans coupure que l'on propose est certainement la couverture la plus authentique et véritable que l'on peut offrir au public en ce moment. Tout le monde à un parti pris, c'est important de le reconnaitre. Et les médias de masse ne le reconnaissent pas souvent qu'ils en ont un aussi.»
Et dans leur relation avec les forces de l'ordre, sont-ils respectés au même titre que leurs collègues des médias traditionnels?
«Je ne peux pas dire qu'ils nous ont fait preuve de respect jusqu'à maintenant. Encore hier soir il y a eu des commentaires assez dégoûtants de la part des policiers antiémeutes envers des membres de notre équipe, alors qu'ils nous harcelaient, nous repoussaient pendant qu'il y avait des arrestations arbitraires massives dans un quartier résidentiel. Ils nous ont menacés en nous disant qu'on n’avait pas assez appris de notre dernière arrestation… Il y a un climat de tension qui s'est créé envers les médias et notamment les médias communautaires et indépendants et c'est tout à fait déplorable.»
Et le Web a beau avoir la réputation d'être gratuit (ou presque), diffuser en direct de manière aussi intensive, implique des coûts que l'on imagine assez substantiels. Comment vont les finances de CUTV par les temps qui courent?
«Notre quota de direct sur la plateforme Livestreeam est dépassé de beaucoup. En fait, pour le mois d'avril, qui n'est même pas fini, on est rendu à presque 6000$ de dépassement de notre forfait mensuel! Mais l'appui du public est incroyable, on a des messages même de l'étranger de la part de gens qui nous appuient et nous remercient. Et on débute aujourd'hui une campagne de financement. On a intégré un bouton PayPal sur notre site.»
Site de CUTV: http://cutvmontreal.ca/







6 Commentaires
Bravo bravo bravo! Excellent article. Incroyable comme les choses changent en plrofondeur en ce moment. La vision des média sur les évenement, la manièere de traiter la nouvelle, la façon d’acheminer le contenu. Ca fait du bien de changer de la nouvelle complaisante.
Bienvenue à ce type de média populaire permettant de faire contrepoids à une certaine forme d’embourgeoisement qu’on retrouve de plus en plus trop chez les méga-corporations de plus en plus concentrées.
J’ai découvert cutv samedi dernier lors de la manifestation au palais des congrès, où Amir questionnait à juste raison la pertinence de plusieurs arrestations qui semblaient fortement abusives.
Bref, Bravo !
Article très intéressant et pertinent.
I SAW THIS CAMERAMAN GET PEPPER SPRAYED IN THE FACE…. I WAS SHOOTING VIDEO WITH MY PHONE.
Bravo Eric pour cet article, tu fais du bon travail!
Écrivez à Reporters sans frontières à propos de vos problèmes avec la police.
bravo cutv!!! integrité et courage. c’est plutot rare on dirait!